Journal de Mission

Après avoir accompagné 2 missions au SENEGAL (novembre 2005 et mars 2007), Samuel BOUTTIER, a accompagné la 2e mission médicalisée au NIGER composée de 4 personnes.

Dans son journal de bord, il vous plonge au jour le jour dans la vie de la mission avec beaucoup de poésie et de réalisme. Les  mots sont tellement vrais que vous vous trouvez pratiquement en direct du Niger, au cœur du Sahel, dans l'un des pays les plus pauvres du monde et qui n'est pas encore sorti de la nuit. Merci Sam…

Le Président de SANTE SANS PASSEPORT

Prologue :

Avant d'être transféré en Vendée (septembre 2007) le siège social de SANTE SANS PASSEPORT était dans L'Eure depuis sa création (juin 1999) dans la circonscription électorale, d'Hervé MORIN, l'actuel ministre de la défense. Député, il était Président à l'Assemblée Nationale du groupe d'amitiés France-Niger.

Au printemps 2006, il décide de créer l'association ACTIONS NIGER dans le cadre d'une coopération décentralisée agissant sur l'enseignement, l'accès à l'eau potable par le creusement de puits et la santé. En août 2006, Hervé Morin conduisait au Niger une délégation de volontaires, d élus locaux et du Président de SSP. Après une semaine passée sur le terrain, c'est la commune de Malbaza située à 470 kms de la capitale Niamey qui est choisie pour qu'ACTIONS NIGER développe ses projets.

Forte de son expérience acquise sur le terrain en matière de santé au Sénégal depuis l'année 2000, les missions médicalisées sont confiées à SANTE SANS PASSEPORT. Les budgets de toutes ces missions sont prises en charge par ACTIONS NIGER. La 1e mission s'est déroulée en mai 2007.

De mon côté, j’ai donc souhaité, après 2 missions au Sénégal, intégrer une équipe humanitaire en partance pour le Niger afin de découvrir un nouveau terrain d'action pour SANTE SANS PASSEPORT mais surtout apporter ma contribution au formidable travail engagé par les différentes missions sur le terrain. Toujours en conservant l'objectif d’élargir ma vision de l’Afrique bien sur,  en m'ouvrant à de nouveaux horizons plus profonds et plus difficiles encore puisque le Niger est un pays 4 fois moins riche que le Sénégal mais surtout continuer mon engagement humanitaire commencé il y a maintenant 3 ans et qui, d'un point de vue humain, m'a déjà tant apporté…

Chaque mission apporte en effet son lot de découvertes, de surprises parfois bonnes ou mauvaises mais plus que tout permet une prise de conscience des réalités d’un monde très inégalitaire, du fossé économique et social existant entre le Sud et le Nord mais où chacun en fonction de ses possibilités peut apporter sa petite pierre pour aider les populations des pays sous-développés à sortir du gouffre sans fin de l’exploitation et de la misère.  Si le cœur vous en dit, si votre âme vibre à l’évocation de ces paysages de savane infinie, d’enfants au regard profond qui vous accueillent avec des cris de joie au son du tambour, si une sourde révolte agite votre raison face aux injustices, alors suivez nous, nous allons accompagner la 2e mission de Santé sans passeport au Niger sous l’égide de l’association ACTIONS NIGER là bas en plein cœur du Sahel…

Instantané :

Jeudi 10 janvier 2008 23 h, quelque part entre Dosso et Konni (Niger)

Depuis la plate-forme du pick-up, nous observons la voûte céleste parsemée d’étoiles scintillantes qui nous guident le long de la piste de latérite et de bitume s'étendant sur des centaines de kilomètres le long de la frontière nigériane. L’obscurité nous dissimule ces étendues arides, parsemées d’acacias si caractéristiques de la brousse du sud du Niger, une de ces régions enclavées depuis des millénaires où l’homme vit encore selon un rythme ancestral, où les notions même d’espace et de temps se perdent dans le flou existant de ces existences précaires évoluant dans un milieu à la fois hostile et familier… L’aventure commence ici en ces lieux pour l’équipe… et déjà nous sommes loin de Paris, de la France, images lointaines d’une autre civilisation….

Comme souvent, tout commence dans le hall d’un aéroport, en partance pour une destination lointaine…

Jeudi 10 Janvier 2008 (Vol Paris-Niamey)

Le départ de l’avion pour Niamey est prévu à 11 h 30 depuis l’aéroport Charles-de-Gaulle. Mary et Jean Marc nous ont rejoints Carole et moi  à Paris depuis Nantes par un vol direct.

Les retrouvailles sont chaleureuses à l’aéroport. Mary n’a pas changé ! La mangouste est de retour ! Je retrouve son entrain et son humeur toujours égale qui s'affiche au travers de son sourire paisible en toutes circonstances. Calme et compétente, un peu espiègle parfois, c'est déjà sa 4e mission aux côtés de Jean-Marc. De son côté, Carole, look de baroudeur avec son bandana, ses cheveux en bataille et sa réserve tranquille, porte en elle, déjà toute l'expérience d'un engagement en solo au Bénin et en Guinée. Petit à petit au cours de la mission, au fur et à mesure du temps, son sourire affable prendra le pas sur son introspection et son caractère bien trempé pointera le bout de son nez, bien que nous n'apprendrons jamais son âge réel à notre grande déception ! Quant à Jean-Marc, c’est l'énergie, la vivacité, et le dynamisme. Son caractère franc et impulsif ne cesse de m'impressionner. Sa capacité à dormir quelques heures chaque nuit et à se réveiller frais comme un gardon, me font envie, moi qui suis une vraie marmotte !!

Le vol Air France est nettement plus confortable que les vols charter habituels ! Nous avons de la place pour les pieds, les films à la demande ce qui me permet de découvrir le documentaire « Un jour sur Terre », avec des images superbes et tragiques liées au réchauffement climatique, et un bon repas… Finalement après avoir survolé sur 4000 kilomètres la Méditerranée et l'Algérie, nous atterrissons à Niamey vers 16 h 40. Les formalités administratives sont vite expédiées grâce aux connaissances de Jean-Marc parmi le personnel de l'aéroport mais nous attendons quand même une bonne heure et demi nos bagages… Dehors il fait 28°C, et c’est plutôt agréable après la rudesse de l’hiver parisien !

L’aéroport de Niamey est plus calme et beaucoup moins agité que celui de Dakar mais les banas-banas locaux nous attendent quand même à la sortie pour nous demander d'échanger nos devises contre des francs CFA ou nous proposer les chariots à bagages contre rémunération ! Sur le parking de l'aéroport, nous attend Assoumane, le maire de Malbaza, imposant bonhomme affublé d’une petite paire de lunettes et, nous allons le découvrir, toujours très zen en toutes circonstances. Il nous accueille avec le chauffeur Ibrahima et un pick-up Toyota qui doit nous emmener à Malbaza, via les 470 kilomètres de goudron en mauvais état  qui s’étendent à travers un paysage de savane dessinant des reflets ocres sur le ruban goudronné à travers les ombres du soleil couchant…

Bientôt la nuit tombe tandis que nous arrivons à Dosso, première étape de notre voyage où nous prenons sur le pouce, un repas dans une cantine en plein air. Déjà je constate une première différence fondamentale avec le Sénégal : tandis que nous dégustons une pintade accompagnée de riz et de tonka (un piment assez fort), des petits enfants mendient non pas notre argent mais nos restes de nourriture. Un malaise imperceptible nous assaille.

Mais déjà il faut reprendre la route qui devient de plus en plus difficile : nids de poules (d’autruche dixit Mary), portions de piste coupant une bande de bitume qui n’en a que le nom. Le temps s’étire de plus en plus tandis que les courbatures du voyage (en particulier à l’arrière du pick-up) nous labourent les muscles. L’équipe est de plus en plus impatiente de rejoindre notre destination finale !!

Finalement vers 2 h 00 du matin, les lumières opacifiées par un rideau de fumée montant de la cimenterie de Malbaza nous apparaissent au loin. Nous découvrons la rue principale de Malbaza, un regroupement de communes et de villages sur un rayon d’une cinquantaine de kilomètres et dont le centre nous apparaît calme, petite ville rurale aux rues de sable et de poussière… Ibrahima nous emmène au niveau de la mairie dans ce qui est appelé ici "la cantine", et  nous nous dirigeons vers les logements mis à disposition par la cimenterie et nous prenons ainsi place chacun dans une chambre individuelle avec douche plutôt confortable (sauf l’accès aux toilettes comme j’allais le découvrir le lendemain !). Le temps est frais (il ne fait pas plus de 20°C avec un vent qui refroidit l’atmosphère) et rapidement nous partons nous coucher pour reposer nos corps fourbis par le voyage… je ne tarde pas à trouver très vite un sommeil réparateur !! Demain, déjà la première journée de travail commence…
 

Vendredi 11 janvier 2008 (Malbaza)

Je me réveille tout seul (à ma grande surprise) vers 7 h 15… J’émerge petit à petit des brumes du sommeil prenant soudainement conscience que je suis au Niger !!

Après avoir toqué à la porte des filles, je prends une douche rapide et bien fraîche avant de rejoindre l’appartement de Jean Marc.

Première surprise de la journée, Ali, un jeune cuisinier très gentil, contacté par Jean Marc au niveau d’un restaurant de Niamey et dépêché sur place par le patron, n’est pas réveillé et surtout ne nous a pas préparé de petit déjeuner ! Ni une ni deux, nous nous dirigeons vers la cantine de la cimenterie pour déguster le Nescafé du matin. Il fait encore bien frais (et je regrette ma veste polaire laissée dans la chambre !). Nous sommes en plein hiver ici aussi au Niger et nous ne risquons pas de souffrir d’une chaleur excessive !

Du coup nous prenons un peu de retard et nous arrivons au Centre de Santé Intégré de Malbaza (à 500 m à peine des appartements) pour commencer la journée de consultation. Déjà une cinquantaine de patients nous attendent et nous prenons place dans une pièce très exigüe dépourvue de chaises avant que Moussa et Harouna, nos 2 traducteurs et chauffeurs Touaregs nous ramènent le matériel nécessaire. Les 2 Touaregs sont adorables, très disponibles et très impliqués et tout au long de la mission, ils vont faire preuve d’un dévouement à tout épreuve. Harouna, plus petit, mince et vif, le menton orné d'une barbichette est un traducteur précis et bien informé, très adaptable. Moussa, de son côté, plus imposant avec un regard doux et tranquille, possède un caractère aussi plus placide. Sa constance d’humeur est un soutien indispensable lors des longues journées qui nous attendent. Sur le pick-up, il se poste systématiquement sur la malle à l’arrière à gauche et sert de navigateur sur certaines pistes un peu difficiles tandis que Harouna se révèle être un chauffeur hors pair. Il a bourlingué sur les pistes du Bénin, du Mali, de l'Algérie, et maîtrise aussi bien les subtilités du Français que les pièges de la piste.

A partir de 10 h 30, la consultation peut enfin commencer, une fois la bousculade initiale pour récupérer les tickets à 100 F CFA est passée ! Nous déjeunons assez tardivement vers 15 h, et l’équipe est déjà rapidement opérationnelle : Jean-Marc est toujours aussi réactif et extraordinairement compétent comme d’habitude, Mary, en vieille routière du Sénégal se met vite au travail et Carole apprend le métier petit à petit ! Quand à moi, les réflexes reviennent vite et je jongle entre la vente de tickets et les petits gestes qui me permettent d’aider l’équipe.

La journée passe à une vitesse phénoménale… j’ai cependant un peu de temps pour aller prendre quelques photos d’une bande de petits footballeurs qui se disputent un ballon dégonflé sur un terrain vague baigné par le soleil couchant !

Pour finir la journée, j’aide Jean Marc à réaliser la première opération chirurgicale de la mission dans la semi obscurité de la soirée avec une mise à plat d’un abcès du coude chez un jeune homme. Pas facile de trouver les compresses, bistouris, Bétadine à la lueur de la lampe de poche. En effet il n’y a plus de lumière : le néon est cassé depuis belle lurette…et évidemment personne ne s’en est occupé.  Du coup, nous devons plier bagages vers 19 h 00 alors que des patients attendent encore malheureusement…

Jean Marc en a profité pour former 2 infirmières du CSI, tandis que tout le reste de l’équipe du centre nous a obligeamment aidé pendant la journée !

Nous repartons vers les appartements sous le ciel étoilé : je profite de la plate-forme arrière du pick-up pour humer l’air ambiant !

Après le débriefing autour du PC portable, nous apprécions le repas à la cantine composé de frites et de viande de bœuf accompagnés par un concert de « musique moderne » donné par un groupe local. C’est l’une des rares occupations rompant le train-train quotidien à Malbaza. Une foule se presse autour de la cantine pour écouter et danser sur ces rythmes assez répétitifs qui vont nous accompagner jusque dans notre sommeil bien mérité, tandis que nous dînons, comme dans un carré VIP au milieu de la piste de danse. Vivement la musique traditionnelle touareg (un peu plus mélodieuse !) car les tonalités de ces morceaux, qui me font penser au MBalax Sénégalais, ont un côté un peu sirupeux pour nos oreilles pourtant peu mélomanes. Au passage nous discutons avec Mustapha, un ingénieur de la cimenterie qui nous explique la nécessité de forer des puits dans la région pour trouver des nappes phréatiques à plus de 450 ou 500 mètres de profondeur ! Nous prenons tout d'un coup conscience que l’eau prend ici au Niger toute sa valeur et son aspect essentiel pour la survie des populations… Le spectacle des charrettes ou des femmes partant chercher l'eau dans des puits parfois éloignés de plusieurs kilomètres va devenir pour nous un spectacle courant au détour des pistes de la savane.

 

Samedi 12 janvier 2008 (Guidan Idder)

La douche froide du matin est un peu difficile mais après un petit déjeuner à la cantine, nous repartons avec entrain par la piste vers le CSI de Guidan Idder. Tout au long des 25 kilomètres de piste, nous croisons des petits villages en banco avec leurs greniers à mil caractéristiques de la région ainsi qu’une magnifique mosquée dont la silhouette se découpe dans le soleil levant. Dans la savane, des tribus nomades peuls se mêlent à des ânes, des chameaux (les rakoumis !) tandis que je profite du paysage installé à l’arrière du pick-up avec Moussa et Assoumane, filmant au passage de manière parfois un peu chaotique !

A Guidan Idder, nous découvrons la culture des oignons. D’innombrables sacs d’oignons sont entassés au bord de la route et son commerce semble assez fructueux… Un jeune homme nous fait même la démonstration de sa force en soulevant, tous muscles bandés, un énorme sac d’oignons  de plus de 120 kg !

Après une remise de matériel et de médicaments à la maternité qui donne lieu à une scène pleine d'émotions lorsque la sage-femme reçoit des mains de Jean-Marc, un tablier d'accouchement, nous attaquons la consultation sur un rythme effréné.

Celle-ci me rappelle Kelle Gueye au Sénégal : une foule nous attend déjà et la journée se déroule au rythme des bousculades des patients qui se disputent une place dans la file d’attente… je dois intervenir parfois de manière musclée pour rétablir l’ordre, clamant des « Kogoussa » (« Poussez vous » en haoussa) au point d'en perdre ma voix. La journée est épuisante pour toute l’équipe : les pathologies sont compliquées à traiter et nécessitent beaucoup d’investissement. Anémies, paludismes, chirurgie, touchers rectaux etc… défilent à tout allure ! Le repas du midi composé de pâtes que nous dévorons dans la salle de consultation est un peu frugal mais nous permet de tenir le coup !

Nous finissons vers 20 h pour reprendre la route goudronnée qui nous ramène à Malbaza où après un détour par le CSI pour récupérer le marteau à réflexes de Jean Marc oublié là bas. Nous prenons un repas à nouveau à base de pâtes !

La cantine est beaucoup plus calme et c’est tant mieux… Nous avons besoin de repos avant d’attaquer les villages de brousse dès demain !

 

 

Dimanche 13 janvier 2008 (Tchouroutt)

Après avoir consulté dans les 2 CSI, nous attaquons de bon matin après le lever à 6 h 30 par un petit déjeuner à la cantine agrémenté d'un pain délicieux et surtout des tasses de café indispensables aux membres d’une équipe de Santé sans passeport !

Aujourd’hui 30 kilomètres de piste nous attendent à travers la brousse Nigérienne pour atteindre le village de Tchouroutt enclavé au fin fond de la savane.

Tout au long de la piste cahoteuse, nous croisons la transhumance des rakoumis (chameaux) emmenés jusqu’au Nigeria par les éleveurs touaregs. C’est l’occasion d’une bonne séance photos/vidéo (je reçois d’ailleurs un cours de cinéma de la part de Jean Marc qui en profite par la même occasion pour se pavaner sur une moto de passage !)

Nous jouissons de la beauté aride du paysage assis à l’arrière du pick-up au grand détriment de notre arrière train qui souffre un peu !

Au détour d’un village, nous admirons ainsi des femmes en train de piler le mil devant les greniers avec en arrière plan l’architecture très particulière des villages en banco semblables à de petites citadelles fortifiées !

Tchouroutt sera une journée au final assez agitée : entre les Samu "charrette" qui emmènent les urgences conduites par des ânes, les patients qui se bousculent devant les salles de consultation, les pathologies toujours plus complexes et difficiles à diagnostiquer. Bref je suis encore obligé de faire le ménage et de hurler pour réclamer le silence tout en essayant de repérer les patients qui nécessitent d’être consultés en priorité tandis que l’équipe médicale se démène pour soigner du mieux possible la population ! J’ai fait installer par les hommes du village une barrière en paille à l’une des entrées de la case de santé pour canaliser le flux de patients mais c’est à peine suffisant !

Au passage, nous apprécions la pintade du midi sauf Mary, qui se révèle végétarienne sur le coup ! Comment fait elle pour rassasier son estomac ??

La consultation prend fin à la lueur de la lampe tempête dont la lumière chaude éclaire faiblement nos visages fatigués. Les murs de la case de santé semblent baignés dans un foyer embrasé entrecoupé d'ombres mouvantes. Dehors, l’obscurité s’étend sur la savane africaine laissant place aux premiers éclats de la constellation de la chamelle qui s'allume dans le ciel bleu nuit du Niger.

Une fois le matériel rangé et le cri de guerre poussé marquant  la fin de la consultation et après un dernier au revoir aux quelques personnes qui restent pour nous saluer, nous sautons à l’arrière du pick-up, et le nez au vent, nous admirons l'éclat de la voûte céleste qui nous accompagne sur le chemin du retour !

 

Lundi 14 janvier 2008 (Ifrin Kawan)

Jean Marc a rejoint sa chambre qui est en fait un petit appartement, Classe ! Grand salon avec table roulante, réfrigérateur,télé, lit moelleux… un confort de ministre.

Au matin, il nous réveille en frappant à nos portes avec sa chanson habituelle « l'aventure commence à l’aurore » et me diagnostique dans la foulée une bronchite sévère. Il est vrai que les nuits sont fraîches et que les voyages à l’arrière du pick-up n’ont pas du arranger les choses ! Carole se réjouit du coup d'avoir emmené son anorak plutôt destiné à l'origine à la protéger du froid de l'hiver français !

Après une douche froide et un petit déjeuner vite avalé, nous repartons pour Ifrin Kawan, 25 kilomètres de piste qui traversent les villages de Foura Guirké et Nobi, le village d’origine de Moussa et Harouna : sur la route nous avons le temps de prendre quelques photos d’une superbe mosquée en banco ( en argile ocre et paille de mil) et de saluer le chef Touareg le plus respecté du Niger, immensément riche et pourtant vivant dans une case des plus simples. La beauté des villages Nigériens me séduit de plus en plus. Ils se présentent tous de la même manière, semblables à de petites citadelles fortifiées avec leurs créneaux, leurs tourelles, et leur haut mur de banco…La forme conique des greniers à mil se profile souvent en périphérie, chaque grenier appartenant à l'une des familles du village. Pas de plan pré-établi, les habitants construisent leur logement où bon leur semble tandis que l’atmosphère baigne dans un kaléidoscope de couleurs féeriques dont les nuances vont de l’ocre orangé de la latérite au gris vert des épineux l'ensemble contrastant avec les reflets jaune pâle des plants de mil.Une crevaison nous ralentit un peu, rapidement réparée au moyen de l'indispensable roue de secours et nous arrivons finalement vers 9 h 30 à Ifrin Kawan…

Surprise, à peine une dizaine de patients nous attend à la case de santé ! Pas étonnant, car nous apprenons que le chef de village n’a pas prévenu les habitants de l’arrivée de la mission. Il est parti à la recherche de son jaki perdu. Attention, ami lecteur, il ne s’agit pas d'une référence argotique à un propriétaire de voiture tunée avec enceintes de 10000 Watts mais tout simplement de son âne (Jaki en haoussa)… Franche rigolade quand nous entendons cette explication, enfin du moins pour Mary, Carole et moi car dans le même temps Jean Marc lance l’une de ses colères légendaires contre l’irresponsabilité du chef du village. De surcroît, l’agent de santé d' Ifrin Kawan a démissionné depuis 3 mois pour aller travailler à la cimenterie abandonnant ainsi la case de santé sans que personne ne le mentionne à la mairie. Jean Marc envoie chercher le chef du village qui se fait copieusement engueuler : ça me rappelle Boudiouck et N’Gao au Sénégal où à chaque fois, une scène similaire s’est déroulée lorsque nous avons été confrontés à un système de chefferie à transmission héréditaire qui parfois laisse la part belle à l'incompétence ! Finalement vers 11 h 15, nous attaquons enfin la consultation. Les femmes se réfugient à l’ombre du pick-up tandis que les hommes arrivés les premiers s’installent sur les bancs de pierre du hall de la case de santé. Ici au Niger, à chaque consultation il faut essayer de respecter la parité hommes/femmes dans l’ordre d’entrée. Les 2 groupes ne se mélangent pas, enfin du moins au début, car vers la fin de la journée quand le soleil se couche et que les derniers patients se rendent compte qu’ils ne passeront pas tous, en général, une petite bousculade générale mélange allégrement hommes, femmes, enfants et bébés à l’entrée de la case de santé !

Dans l’après midi, une scène affligeante bouleverse la consultation : une femme de 35 ans arrive à la consultation avec une main complètement gangrenée et nécrosée. Le diagnostic est hélas sans appel et dévoile la nécessité d’une amputation. Nous découvrons qu'elle a été très mal soignée par un infirmier major entraînant ainsi une infection importante ! Cette scène nous illustre parfaitement l’un des grands fléaux de la santé en Afrique : l’incompétence d'un personnel de santé mal formé (à peine 3 mois de formation sans examen d'entrée et de sortie pour les agents de santé), ce qui se révèlera à de multiples reprises par la suite, avoir des conséquences très graves pour la population. Face à cela, une seule réponse, former les agents sur le terrain en leur inculquant les bases indispensables à la pratique de leur métier. Ce que la mission a prévu samedi prochain à Malbaza avec une demi-journée de cours qui vient s’ajouter à la formation terrain prodiguée par Jean Marc lors des consultations où les agents de santé et infirmiers sont invités à servir de traducteurs. Bref cette formation ne sera pas de trop visiblement ! Prémonitoire ou non, le matin même, nous nous amusions d’un proverbe inventé par Issoufou, le secrétaire général de la mairie, devenu pour l’occasion un grand poète nigérien du XXIe siècle, avec ces mots « Quand on ne sait pas le geste qui sauve, on évite le geste qui tue… ».

En tous cas l’émotion étreint toute l’équipe, en particulier Jean Marc… Le combat humanitaire mené sur le terrain nous montre souvent hélas l’étendue de notre impuissance face aux disparités de moyens entre l’Occident et le continent Africain. Quand des entreprises comme Total engloutissent des milliards d’euros de profits, SSP a des difficultés pour réunir 3000 Euros pour monter le budget d’une mission au Sénégal ou au Niger… Ce décalage est insoutenable mais il faut pourtant avancer et continuer à donner son temps, son énergie pour essayer de faire évoluer les choses bien que sur place, là aussi les crédits accordés par le gouvernement nigérien soient parfois l'objet de malversations ou d'une mauvaise distribution.

Finalement le chef du village nous offre un final éblouissant : lorsque le soir arrive, il vient me demander si nous arrêtons de consulter la nuit venue, puis si nous dormons sur place et enfin si nous revenons le lendemain ! Face aux réponses négatives que je lui fournis, il proteste en me montrant la foule de patients. Je le renvoie à ses pénates, en lui rappelant que son incompétence du matin nous a coûté une bonne heure et demie de consultation et qu’il n’avait donc rien à dire…

Le retour à la nuit tombée à Malbaza est l’occasion pour nous de déguster des pommes, des oranges gracieusement offertes par le maire accompagnant avantageusement une délicieuse carpe péchée dans le fleuve Niger… Les chats de la cantine, une bande un peu sauvage et surtout très vorace, en bénéficient en se régalant de nos restes de poisson !

Après le débriefing de la journée, l’équipe épuisée repart dormir car le combat humanitaire doit continuer coûte que coûte….

 

 Mardi 15 janvier 2008 (Goumbi)

Levés à 6 h 30 le matin, comme chaque jour, réveillés par Jean Marc qui passe devant chacune de nos chambres pour nous interpeller. Après une douche froide qui a au moins le bénéfice de nous réveiller dans la fraîcheur matinale, Ali nous prépare le café et à 8 h 00 pile, nous montons dans le pick-up pour rejoindre le village du jour.

La consultation à Goumbi sera beaucoup calme que les autres. En arrivant, nous avons cependant la surprise comme la veille de ne pas trouver de patients à la case de santé, au bout d’une piste non loin de Guidan Idder. Apparemment le village nous attendait le lendemain ! Une enquête approfondie auprès de Issoufou Seydoux, l’agent de santé local révélera des responsabilités assez haut placées dans ce couac. Cependant il n’y aura pas de conséquence puisque les habitants du village sont vite réunis et la consultation peut débuter… Issoufou se révèlera extrêmement compétent et intéressé. D’ailleurs sa case de santé est de loin la plus propre et la mieux rangée de toutes celles vues jusqu’à présent ! La journée passe assez rapidement et les malades défilent nous révélant parfois l’étendue du problème de l’analphabétisme au Niger. Selon les chiffres officiels de l’OMS, le taux d’alphabétisation n’est ainsi que de 17% dans ce pays avec les 2/3 de la population qui vivent en dessous du seuil de pauvreté fixé à 2 $/jour (soit l’équivalent de 1200 F CFA environ). Nous rencontrons ainsi un patient qui vient consulter parce qu’il ne voit pas la nuit ! Ou celui-ci qui nous dit être malade : en effet quand il marche, le vent le pousse dans le dos… La notion du temps est particulière parfois… ainsi cette femme qui nous déclare avoir 15 ans alors qu’elle en fait 30 au bas mot et surtout qui nous affirme avoir 11 enfants. Pas mal pour une adolescente à peine pubère ! Au-delà de ces petits mensonges sur l’âge réel révélateurs soit d’une pudeur excessive soit de l’absence de repère temporel, nous avons droit parfois à des moments de pure poésie. Une femme assez âgée, interrogée par Mary et Moussa sur l’année de sa naissance, nous répondit ainsi être née « l’année de la grande récolte d’arachide » !

L’analphabétisme rend ainsi parfois les interrogatoires longs et compliqués avec un nombre impressionnant de circonvolutions oratoires pour parvenir à obtenir l’information désirée.

A cela s’ajoute des pathologies souvent complexes et impressionnantes par rapport au Sénégal comme cet homme recouvert d’un eczéma bulleux de la tête aux pieds ou ce nombre impressionnant de bronchites (dont celles de Harouna et de votre serviteur) dues tout particulièrement à la saison de l’hivernage qui s’étend d’octobre à février avec énormément de vent et des écarts importants de température entre le matin et le soir. 

Finalement à l’issue de cette longue journée, l’équipe rentre très fatiguée. La journée de repos du lendemain sera la bienvenue.

 

Mercredi 16 janvier 2008 (Tahoua)

Nous nous levons ce matin "beaucoup plus tard" à 8 h 00 et nous prenons notre temps en rendant une petite visite à la mairie de Malbaza : une grande pièce rectangulaire constituée de 4 bureaux pour les différents agents de la  mairie et une pièce à part pour le maire. Un PC ancien modèle trône sur le  de l’un des bureaux. Ancien modèle en effet puisque le maire me demande de regarder le dysfonctionnement qui semble paralyser la machine. Pendant que Jean Marc explique la géographie de la Normandie, dont une carte orne la mairie, je diagnostique rapidement un problème avec le moniteur qui semble plus ou moins hors service. Un technicien de la cimenterie se propose d’essayer de le réparer mais je doute fort que la chaleur et la poussière n’en soit pas venu à bout. Le manque de matériel informatique par rapport au Sénégal est assez criant. Quand Saint-Louis au Sénégal regroupe de nombreux  cybercafés, la mairie de Malbaza doit ainsi se contenter d’une vieille machine fournie par la cimenterie. Pas évident de travailler dans ces conditions…

Finalement nous prenons la route vers 10 h 00 pour nous rendre à Tahoua, la 4e ville du pays et capitale de la région. La route se passe sans encombre : à  7 kilomètres de la ville, nous découvrons l’arche d’accueil de la ville formée de 2 rakoumis, c’est plutôt original !

Notre visite de Tahoua commence par le Centre Hospitalier Régional. L’hôpital est divisé en un grand nombre d’allées verdoyantes et ombragées très agréables bordé par les différents services de l’hôpital devant lesquels s’entassent les patients attendant d’être pris en charge. Le manque d’équipements qui se dissimule derrière ses murs, est cependant assez flagrant. Il n’y a ainsi qu’un seul bloc opératoire qui réalise en 9 mois, 264 opérations, soit, nous dit Jean Marc, autant que l’hôpital de Challans en une semaine seulement ! Jean Marc s'entretient assez longuement avec le directeur du CHR, Oumarou Djibo, pour connaître les besoins du centre hospitalier. Une piste ainsi évoquée serait entre autres choses d’établir un partenariat avec un centre hospitalier français. Nous poursuivons notre découverte de Tahoua par un repas au restaurant de l’amitié. Histoire de changer de l’ordinaire, nous dégustons un steak avec haricots verts sauf Assoumane qui coûte que coûte dévore son riz en sauce… Nous en profitons pour dépouiller nos 2 Touaregs préférés de leur turban, la taguelmoust, pour l’essayer chacun à notre tour. C’est assez compliqué à mettre mais ensuite quelle classe ! Ce long tissu de 4 à 5 mètres peut atteindre parfois 10 mètres de long et constitue l'accessoire indispensable pour se protéger du vent, du soleil ou du froid. Après le repas, direction le village artisanal : un assortiment condensé de boutiques d’artisans en brique rouge formant autant d’ateliers que de régions du Niger. Le choix présenté par les artisans n’est malheureusement pas très vaste, l’activité touristique étant proche de zéro d’une part, et la fête de l’Indépendance du mois de décembre, nous raconte Jean Marc, depuis longtemps passée. A cette occasion les commerçants et artisans affluent des 4 coins du pays pour proposer le fruit de leur travail puis repartent vers leurs contrées respectives une fois les festivités terminées. Avec Harouna et Moussa, nous négocions cependant 2 superbes poignards touaregs que Assoumane nous offre gracieusement à Mary et moi. Pour que Carole ne soit pas en reste, le soir même, le maire de Malbaza, lui offrira 2 modèles de poignards plus petits lorsque un artisan touareg viendra nous présenter sa marchandise directement à l’appartement de Jean Marc : bijoux en étain, porte-monnaie finement décoré, bracelets colorés…. Un peu confus devant sa gentillesse nous nous proposons aussitôt de lui faire parvenir de France, chacun un cadeau en remerciement. Reste à trouver quoi !

Entre temps nous aurons repris la route pour Malbaza tout en faisant quelques escales notables : à Guidan Idder où nous discutons du négoce des oignons avec un colosse de 1 m 95 à l’air affable, à Salewa ensuite pour acheter de délicieux beignets sucrés à une jeune fille sur le bord de la route et enfin à Goumbi où nous venons prendre des nouvelles d’une fillette qui avait reçu une injection intramusculaire dans le nerf sciatique et que l’équipe a soigné lors de son passage la veille dans le village. Nous en profitons pour prendre quelques photos du coucher de soleil avec les rakoumis qui posent d'un air placide, une mosquée à l’architecture simple mais élégante et quelques greniers à mil dont la silhouette ventrue orne un paysage de carte postale baigné par des teintes allant du jaune orangé au bleu nuit. La soirée sera finalement occupée par les discussions avec Issoufou pendant que Jean-Marc transforme à son habitude sa chambre en salle de consultation et que je travaille mon anglais avec Jennifer, une humanitaire américaine d’une vingtaine d’années venue former les enseignants en anglais de Malbaza. Pour couronner le tout, nous dégustons les délicieuses frites d' Ali à la cantine… le rêve !

Mais déjà le lendemain, le travail de la mission reprend !

 

Jeudi 17 janvier (Salewa)

Au Niger, les consultations obéissent à un certain nombre de rituels en particulier au niveau de la file de patients; rituels qui diffèrent quelque peu du Sénégal dans des conditions pourtant similaires. Généralement lorsque nous arrivons à une case de santé de brousse, les premiers patients sont des hommes (généralement les « notables » du village). Pendant ce temps les femmes pilent le mil, préparent le foura (un mélange de mil et de lait avec un goût assez, comment dire, particulier, auquel nous ne sommes pas habitués mais qui constitue pourtant l’ordinaire, voire même l'unique repas quotidien des habitants du Sahel !). Ensuite petit à petit vers 10h30, les femmesarrivent et c’est un moment un peu critique : il faut essayer d’équilibrer le passage des hommes et des femmes qui forment généralement deux files distinctes pour chaque sexe, religion musulmane oblige ! Nous remarquons tous d’ailleurs que les femmes sont généralement plus bruyantes et plus querelleuses que les hommes ! Le deuxième moment critique intervient vers le milieu de l’après midi lorsque la population commence à fatiguer sous le double effet de la chaleur et du temps d’attente… petit à petit le soleil commence à baisser à l’horizon et certains comprennent que tous ne passeront pas en dépit des efforts de la mission pour consulter un maximum de personnes. Il faut alors beaucoup de patience et surtout essayer de calmer les esprits surchauffés en s’appuyant sur des relais comme les chefs de village ou les représentants du comité de gestion des cases de santé ayant autorité sur la population. Finalement au crépuscule, lorsque l’obscurité naissante empêche la mission de continuer les consultations, les gens partent petit à petit d’eux mêmes…

En parlant de la religion musulmane au Niger, il faut savoir que sa caractéristique principale est d’être beaucoup plus discrète et moins ostentatoire qu’au Sénégal par exemple ou dans les pays du Maghreb. Ici pas de photos de marabouts Cadillac en collier accroché au rétroviseur des taxis ou au cou des adeptes des sectes sénégalaises, ou encore d’imams mettant leur nez de manière active dans les affaires quotidiennes. Tout au plus, nous voyons aux heures de prière, nos deux interprètes touaregs se retirer pour effectuer leurs ablutions et faire leurs rak'ate, ou encore le muezzin local nous réveiller à 5 h du matin mais ce sont les seuls signes extérieurs de la religion dans le sud du pays. Bien sur lorsque les discussions du soir ou du matin à la cantine avec Issoufou ou Assoumane abordent des sujets un peu sensible tels que le sexe ou la position de la femme (eh oui, les blagues potaches sont de rigueur, il faut bien que l’équipe trouve un exutoire à la pression quotidienne !), on sent une certaine gêne ou tout du moins une réserve chez nos interlocuteurs mais dans leur grande majorité les esprits sont plus focalisés par la survie quotidienne ou le rythme des saisons que par les dogmes de l’Islam bien que ceux-ci soient assez fermement ancrés dans les esprits locaux… Le mélange avec les traditions animistes est aussi beaucoup moins facilement décelable au premier abord bien que Harouna nous évoquera quelques exemples de sorcellerie ou d'invocations diverses. En tous cas de nombreux exemples de ce type jalonneront finalement une journée sans histoire, hormis un break imposé d’une demi-heure pour que les patients se taisent, dans le petit village de Salewa ! C'est un peu une journée sans pour moi : fatigue, baisse de tension, manque d'efficacité… il va falloir que je me reprenne !

 

Vendredi 18 janvier 2008 (Zourbattan)

Aujourd’hui à Zourbattan, nous testons 2 innovations majeures dans le déroulement des consultations : le déjeuner à l’extérieur de la case de santé et la distribution d’une cinquantaine de tickets en début de consultation au lieu des 5 habituels. La première est fortement appréciée par l’équipe : elle lui permet de sortir de l’enfermement de la case de santé et d’échapper ainsi l’espace d’une bonne heure aux miasmes et à la pauvreté de l’hygiène des patients et de la case en elle-même pour déguster le repas frugal du midi.

La deuxième innovation me permet d’apprendre à compter en haoussa et surtout se révèle très efficace pour ramener le calme dans la file d’attente. En effet les patients ayant reçu un ticket, ils s’éparpillent devant la case de santé pour discuter au lieu de s’agglutiner à la porte en désordre et donc par leurs discussions de provoquer un brouhaha qui s’avère parfois extrêmement gênant pour les consultations. Devant le succès de cette initiative, nous la re-testerons dans les prochains villages. Par contre nous découvrons le postulant au titre de "Clown d’or", Aziz, l’agent de santé de Zourbattan, et il s’avère à la hauteur de la réputation que Jean Marc nous avait décrite. Dès la première heure, il enferme à clé dans une salle de repos, une patiente et son mari qui venait d’être soignée pour une plaie à la jambe. Heureusement que je passais par là pour vérifier son état de santé. Lorsque je demande, interloqué, à Aziz de m’expliquer pourquoi il a verrouillé la porte, il me répond que c’était pour que la patiente ne soit pas dérangée. Dérangée par quoi ? Je me le demande encore…

Il enchaîne le midi lorsque je lui demande de fermer à clé (décidemment !) la case pendant que nous mangeons dehors. Après le repas, il file à la mosquée pour la prière du vendredi en oubliant de nous remettre les clés et nous laisse donc à la porte de la case pendant une bonne demi-heure. Du coup, j’ai le temps de faire quelques photos de rakoumis qui passaient par là pour déguster un repas d’épineux apparemment savoureux !

Et pendant la consultation Jean Marc, agacé par le lascar qui ne comprend rien et traduit à demi-mot, le refilera à Carole comme interprète ! Heureusement la consultation sera égayée par un patient assez drôle qui nous déclarera avoir avalé un moustique au Cameroun, un an plus tôt, et l’entendre encore bourdonner dans son ventre… Ou encore, à mon grand étonnement, lorsque je constate que les femmes ne savent pas utiliser la poignée des portes… Pas si surprenant que ça en fait quand on voit que les habitations nigériennes se contentent bien souvent d'un voile devant l'entrée en guise de fermeture…

Mauvais signe, les filles commencent à avoir la « courante »… l'alimentation n’en demeure pas moins assez hasardeuse pour les estomacs et les intestins sensibles…

Toute l’équipe est fatiguée en particulier Jean Marc tracassé par des problèmes d’organisation de la prochaine mission au Sénégal, mais demain nous aurons l'occasion de nous reposer un peu…

 

Samedi 19 janvier 2008 (Marché et CSI de Malbaza)

Journée un peu particulière qui démarre ce matin… En effet, Jean-Marc doit passer la matinée à dispenser des rudiments de formation pratique à la médecine aux agents de santé des villages de la commune de Malbaza, rudiments car il s’agit de leur rappeler les notions d’hygiène, de diagnostic, d’injection intramusculaire, d’anatomie indispensables à leur pratique quotidienne. La formation de ces agents de santé, dispensée par le gouvernement nigérien en 3 mois sans examen d’entrée ni de sortie est en effet plus qu’insuffisante pour qu’ils effectuent un travail correct dans les villages. Jean-Marc les accueille donc à la mairie pour ce que j’appelle la "Jean-Marc Academy", et où durant l’espace de 3 heures, il leur en apprend plus que pendant toute leur formation initiale ! En tous cas, c’est un succès : plus d’une quinzaine d’auditeurs dont certains venant même de villages n’appartenant pas au district de Malbaza. Devant la mine satisfaite du professeur et des étudiants à la sortie, nul doute que cette expérience est à renouveler. C’est là l’une des missions les plus importantes d'Actions Niger : pouvoir trouver et former des relais compétents dans les villages afin de permettre d’assurer à la population de ces villages enclavés de bénéficier d’un minimum de soins de santé nécessaires sans avoir besoin de transférer systématiquement les patients dans les hôpitaux de la région. Cela doit permettre aussi d'assurer une forme de continuité entre les missions effectuées par l’équipe de Santé sans passeport dans le suivi des malades et un indicateur indispensable de l’amélioration de leurs conditions de vie.

Pendant ce temps là, le reste de l’équipe accompagnée de Moussa et Harouna se rend au marché de Malbaza pour une matinée détente !

Après un repas agrémenté de bananes et de beignets au waké petits haricots secs), l’après midi est consacrée à une consultation au CSI de Malbaza, un peu plus courte que d’ordinaire puisqu’elle ne commence qu’à 15 h !

Je retrouve à l’occasion mon ami l’instituteur qui nous sert l’espace de quelques heures de traducteur. Je conserve précieusement le dictionnaire français-haoussa qu’il m’a concocté sur un vieux cahier d’école. Par contre les exercices de prononciation qu’il me fait faire sont plutôt difficiles… la complexité et la richesse grammaticale de la langue haoussa transparaît dans les différentes formes verbales qu’il m’expose. Je mesure chaque jour la nécessité de connaître quelques mots dans ce dialecte, quand on doit, en tant qu’accompagnateur, gérer une population nombreuse qui attend impatiemment d’être consultée !

La nuit arrive vite et nous nous endormons tous très rapidement en dépit de la musique moderne nigérienne qui résonne depuis la cantine…

 

Dimanche 20 janvier 2008 (Foura Guirké)

Le Niger étant en région sahélienne, l’année se décompose en 3 saisons : la saison froide (de novembre à février), la saison chaude de mars à juin et la saison des pluies de juillet à octobre (hivernage). La population s’adapte en conséquence au rythme de ces saisons : une fois la récolte du mil terminée fin septembre, les agriculteurs entament alors la culture de contre-saison essentiellement composée de manioc et de tomates. C’est le cas de la population du village de Foura Guirké qui, pour pratiquer ces cultures de contre-saison est obligée de quitter la région aride autour de Malbaza pour se rendre au Nigeria voisin plus fertile. Aride, c’est un mot faible pour décrire ce village dans lequel le puits le plus proche est situé à 5 kilomètres. Par contre il se révèle particulièrement accueillant : à notre arrivée des musiciens du village armés de tambours : le gros goundoua et le petit kalangou qui résonnent sur la piste menant à la case de santé nous donnent le baume au cœur pour partir travailler… le village est ainsi prévenu de notre arrivée dans cette matinée plus froide que d’habitude. En effet le vent d’est qui soufflera toute la journée rafraîchit très nettement l’atmosphère ambiante : Mary finira même la consultation avec ma polaire sur le dos, l’une des fenêtres de la case de santé étant cassée !

Au cours de la journée, le SAMU « charrette » nous amène une urgence particulièrement dramatique : un patient avec une colostomie totalement dénutri. Amené l’avant-veille à l’hôpital protestant de Galmi (fondé par une infirmière américaine et regroupant agents de santé locaux et volontaires européens ou américains de la communauté protestante), à notre grande surprise, ils ne l’ont pas hospitalisé alors que son cas était particulièrement grave. Le soir, Assoumane nous expliquera les filtres mis en place à l’entrée de cet hôpital, qui peuvent expliquer les raisons de ce diagnostic surprenant. Finalement Harouna l’emmènera avec le pick-up à Malbaza pour que l’ambulance du CSI fourni par l’armée française dans le cadre d'Actions Niger le transporte ensuite à Galmi avec une lettre de Jean-Marc.

La misère au Niger est vraiment beaucoup présente qu’au Sénégal : gens dénutris, manque d’hygiène ou d’accès à l’eau potable, chaque consultation nous rappelle sans cesse que nous sommes dans le pays le plus pauvre du monde… Les besoins sont immenses, il y a tant à faire en terme de santé et d’éducation. Mais déjà la mission enregistre des succès étonnants : baisse du nombre de gastralgies dues au tonka (piment), hypertension en baisse, moins de constipations… Il n’en demeure pas moins que la situation des femmes en particulier dans ce pays est assez difficile : beaucoup de patientes ont un cycle menstruel déréglé et croient du coup être enceintes comme cette femme de 70 ans persuadée d'attendre depuis 15 ans l'accouchement d’un fœtus de 7 mois. Nous découvrons peu à peu la position de la femme dans la société nigérienne, position qui reste extrêmement primitive : en particulier dans les zones rurales, elle est condamnée à travailler toute la journée, piler le mil, ramasser le bois pour le feu, s’occuper des enfants, aller chercher l’eau au puits, préparer les repas pour des familles fort nombreuses et servir à la reproduction. Ce dernier aspect est vraiment spectaculaire avec plus de 8 enfants par femme en moyenne, chiffre auquel s’ajoute les nombreuses fausses couches et le taux de mortalité infantile très élevé, le tout en l’absence complète de politique de planning familial. A cela s’ajoute la religion musulmane pratiquée par la grande majorité de la population et dont l’interprétation locale n’est pas particulièrement très ouverte dans son dogme vis-à-vis des femmes.

Le rôle de la mission est ici primordial pour les aider. Et Jean-Marc fournit à ce niveau un travail exceptionnel de sensibilisation avec les causeries, la formation des agents de santé, les conseils lors des consultations et toujours ce souci infini du détail ! Rien ne lui échappe décidemment mais toujours dans un souci d’aider les autres et de faire progresser les mentalités vers plus de raison et de pragmatisme tout en respectant les coutumes locales.

Le retour par la piste commence à se faire long après 10 jours de mission… Nous déposons au passage à Nobi, Moussa et Jean Mermoz, un cultivateur qui nous a aidé pour la traduction et dont le surnom emprunté au célèbre aviateur de l’Aéropostale provient du nom de son lycée quand il était étudiant ! Plutôt original surtout quand on sait que peu de gens connaissent son vrai nom !

 

Lundi 21 Janvier 2008 (Daki Lawa)

Le vent d’est, l'harmattan, qui souffle de plus en plus fort au fur et à mesure de l’avancée de la mission nous accueille au réveil, dans toute la fraîcheur de l’hivernage. Il ne fait pas plus de 15 ou 16°C dehors. Jean Marc a très mal dormi, les filles ont la diarrhée, bref l’équipe commence à ressentir très durement les affres de la fatigue ! Pour couronner le tout, nous perdons une heure et demi ce matin pour récupérer de l’essence avec le pick-up, Harouna et Assoumane s’accusant mutuellement de ne pas en avoir récupéré plus tôt voire la veille. Cela rend Jean-Marc totalement furieux en particulier vis-à-vis du maire et de certains élus qui ne font pas face à leurs responsabilités. Du coup l’arrivée à Daki Lawa, nouveau village consulté par la mission est assez épique. Déjà une bonne centaine de patients s’accumulent devant la case de santé se bousculant, criant, faisant des pieds et des mains pour entrer… En dépit des 50 tickets distribués rapidement, la foule va se révéler assez indisciplinée, et il me faut user de mes cordes vocales plus que de raison pour les ramener au calme : « Aïchourou » (silence en Haoussa) devient une rengaine interminable à chaque fois que je sors, les cheveux balayés par un vent puissant qui soulève des nuages de poussière devant la case. La journée est difficile, surtout pour Jean Marc qui avance au ralenti l’après midi, énormément préoccupé par le laxisme ambiant. Il évoque même l’arrêt des missions au Niger.  Mais que d’énergie dépensée à essayer de résoudre ces problèmes d’organisation, à pallier les insuffisances des élus locaux. Il est vrai que la mairie de Malbaza est à l'image du pays : sur les 19 conseillers municipaux, à peine 5 parlent le Français, beaucoup sont analphabètes , sans compter le manque de rigueur générale mais ça c’est l’Afrique….   Ce qu' il faut garder de cette journée , c’est avant tout l’enrichissement humain provoqué au contact des populations et dans la découverte de ce pays attachant, le soulagement et la reconnaissance des patients, le sourire des gens que nous croisons ,ce qui est la meilleure récompense pour nous.

Finalement au crépuscule d’une journée qui aura malgré tout permis de faire la connaissance de Illiase, un agent de santé particulièrement intéressant, ouvert et réactif, nous rangeons la malle de médicaments et reprenons la piste pour retourner à Malbaza, non sans avoir admiré la pleine lune qui brille à l’horizon tandis que le ciel décline toutes les nuances du bleu clair au bleu nuit… les contours d’une mosquée en banco se dessinent à l’entrée du village et les enfants aux pieds nus, le visage recouvert de poussière, nous accompagnent jusqu’à la sortie du village de Daki Lawa en courant à travers les champs de mil en friche…

 

Mardi 22 janvier 2008 (Camp Touareg)

2e journée de repos de la mission qui s’avère loin d’être superflue… l’heure et demie de sommeil en plus a fait du bien à tout le monde lorsque nous nous retrouvons à 9 h pour le petit déjeuner… Nous prenons du coup notre temps pour nous préparer, pendant que Jean Marc grimpe à l’arrière de la moto de Harouna pour aller faire un listing des prix de médicaments au dépôt de pharmacie d Illa. La pénurie au niveau de la malle commence à se faire sentir, à cause du nombre de pathologies « lourdes » rencontrées et heureusement que nous pouvons nous réapprovisionner au dépôt de pharmacie en utilisant l’argent des consultations pour ainsi pouvoir distribuer gratuitement les médicaments dans les villages suivants. Une forme de solidarité intercommunautaire indispensable… En attendant même le bristol qui est utilisé pour le suivi des patients et que nous distribuons au malade pour son suivi une fois son examen terminé, vient à manquer. Pas grave, quelques coups de ciseaux dans les boîtes en carton de médicaments pallieront ce manque !

Ce matin, Jean Marc apprend que le chef du groupement Touareg lui a offert 1 petit d’une chamelle de son élevage… Cadeau inestimable… Nous n'allons pas manquer d'aller le voir dans l'après-midi !

Petit à petit nous avons l’esprit qui commence à dériver vers la France, le retour… tandis que nous sommes assis sur le terre-plein le long du mur de nos chambres à lire tranquillement en prenant le soleil en ce début d’après-midi. Quelques instants de calme avant la dernière ligne droite. 4 derniers villages qui précèderont le retour à Niamey par le car. Les 7 heures de transport en commun nous traumatisent par avance mais il sera bien temps d’y penser dimanche… Pour l’heure la mairie nous a offert en ce milieu d’après-midi, un spectacle tout particulier pour égayer la journée de repos… Un aperçu des traditions des tribus Peuls, avec leurs guerriers danseurs et leurs griots. Alignés au niveau de la cantine, confortablement installés dans nos chaises en plastique, nous observons fascinés les rituels si particuliers qui accompagnent les défis lancés par les danseurs aux griots : le flûtiste et le joueur de tambour vont chercher un à un les jeunes guerriers accompagnés par les chants des griots ; parés de leur magnifique sabre et surtout d’un bâton de combat épais, les guerriers, dont certains arborent de magnifiques peintures sur le visage, coiffés du foula, s’en vont vanter leur force, leur courage et menacer les musiciens de les frapper… Musique lancinante qui accompagne chacune de ces saynètes qui aboutit finalement à une démonstration de combat entre 2 guerriers : l’un d’entre eux vêtu d’un pagne se présente le bras levé brandissant son bâton pendant que son adversaire le frappe avec le sien sous l’aisselle mesurant ainsi la résistance du jeune guerrier à la douleur. Moussa et Assoumane nous apprennent la signification de ces rites : il s’agit pour le jeune Peul devenu un homme de faire la démonstration de son courage et de sa force en encaissant par 3 fois un tel coup, et ce afin de pouvoir être digne de prendre une femme parmi celles qui observent cette danse de guerre. Les peintures colorées, les chants lancés dans le soleil couchant ne sont pas sans m’évoquer des images similaires entraperçues dans des reportages sur les indiens d’Amérique ou les samouraïs japonais. Mais déjà, il nous faut abandonner ces danseurs, qui produiront d’ailleurs la semaine prochaine à Malbaza, un sharu, une sorte de festival réunissant des tribus Peuls qui se défieront de la sorte, préservant ainsi des traditions millénaires qui sont l’une des forces de l’Afrique.

Nous devons en effet rejoindre le campement touareg de Nobi à quelques kilomètres de Malbaza pour ce qui restera comme un grand instant de magie de la mission. Dans cette nature à l’état primaire, à la beauté sauvage, se dévoilent progressivement devant nos yeux fascinés les tentes de la petite communauté d’une trentaine de Touaregs qui vivent là avec leur troupeau de plusieurs centaines de rakoumis. Dans la lumière diffuse du crépuscule, nous immortalisons cet instant en prenant la photo de la mission au milieu des chameaux et des nomades. Les femmes Touaregs prépare le foura à base de lait de chamelle sur des petits feux devant les tentes en nattes semi-circulaires aménagées avec l’essentiel, à savoir un lit dont le sommier est fait de rondins de bois. Les enfants jouent au milieu des petits chamelins noirs ou blancs dans une ambiance féerique qui nous semble à tous presque irréelle. Les touaregs, accueillants et modestes, nous invitent ensuite chacun à notre tour à monter et faire quelques pas sur leurs chameaux, expérience toujours très amusante et particulièrement acrobatique. Mohammed, le secrétaire de mairie dont Jean Marc a sauvé le bras, se révèle un vrai Touareg à cet exercice, maîtrisant la conduite du chameau de manière impressionnante. Mais déjà, la pleine lune se lève et les premières étoiles commencent à éclairer le ciel d’hiver tandis que nous en apprenons plus sur le rythme de vie des touaregs : ceux-ci, appartenant à la confédération Kel Gress, quittent la région de Malbaza en juin, au début de la plantation des récoltes de mil, pour ne revenir que 3 mois plus tard. Ils mettront un mois à atteindre le massif de l’Aïr au Nord du Niger dans la région d’Agadez avant de s’en retourner en septembre au sud, une fois la récolte du mil terminée et ce afin de ne pas abîmer les cultures. Ils ne restent malgré tout pas plus de 3 au 4 jours au même endroit, cherchant de quoi nourrir leur troupeau, cultivant ainsi leur mode de vie nomade. Leur simplicité, leur vie axée autour de celle de leurs chameaux nous émeut profondément. On sent d’ailleurs nos deux Touaregs Moussa et Harouna, beaucoup plus heureux parmi les leurs, comme libérés, eux qui vivent le reste du temps parmi l’ethnie Haoussa à Malbaza. Après un petit coucou à la chamelle de Jean-Marc dont le premier petit lui reviendra, nous devons, hélas, déjà repartir pour nous coucher tôt avant d’attaquer les derniers jours de mission. Mais quelle expérience inoubliable! Je mesure en toute simplicité le privilège qui m’a été accordé de pouvoir vivre ce moment qui restera gravé pour l’éternité dans mon esprit. Ce peuple devenu légendaire et sur lesquels de nombreux reportages sont consacrés sur nos télévisions occidentales, ce peuple, dont nous avons partagé leur mode de vie, l'espace d'une soirée… Nous ne pouvons cependant pas oublier, les combats que mènent les Touaregs pour leur reconnaissance, au travers de leur mouvement de rébellion basé plus au Nord dans l'Aïr, mouvement cherchant à faire valoir leurs droits sur le minerai d'uranium. Ils estiment en effet que les revenus de l'extraction du minerai par Areva dans la région d'Agadez ne sont pas redistribués équitablement aux populations autochtones. Toute la fierté de ces hommes bleus du désert, ce peuple de tradition si bien adapté aux conditions de vie extrême de ces zones arides,  nous l'avons clairement senti au travers de ces silhouettes élancées qui venaient s'adresser à nous lors des consultations. Assurément l'un des temps forts de la mission…

 

Mercredi 22 janvier 2008 (Lawa Kaoura)

La mission se rend aujourd’hui à Lawa Kaoura, à une demi-heure de Malbaza par la piste… Nous emmenons avec nous, le « poète nigérien du XXIe siècle » Issoufou Ada, qui s’est enfin décidé à accompagner notre équipe pour une journée, ainsi que l’infirmière de la cimenterie pour une journée de formation car son manque criant de connaissances médicales ont nui à certains patients rencontrés au cours de la mission. La journée sera la plus « productive » de la mission avec plus de 118 malades consultés, dans une bonne ambiance générale entrecoupée toutefois d’un repas assez frugal de pâtes en caoutchouc assez infect et arrivé très tardivement en début d’après-midi, ce qui provoquera une mise au point très ferme de Jean-Marc avec le chef du village visiblement fort peu impliqué face à la venue de l’équipe. Par contre, l’infirmière se révèlera enchantée par l’expérience et déjà prête à la renouveler pour le surlendemain ! Quant à Issoufou, le poète se fera guerrier et sera visiblement très touché par la détresse de certains patients comme cette femme malade avec ses jumeaux dénutris ou encore une jeune fille dont l’opération chirurgicale à l’hôpital de Galmi n’aura abouti qu’à lui tordre le tibia, lui déformant ainsi la jambe…

Un éventail des pathologies de la médecine générale, eczémas, diarrhées, anémies, géophagies, hypertensions artérielles,… fournira la quasi-totalité des diagnostics de la journée qui se révèlera moins complexe que les précédentes : Awa, l’agent de santé local étant très impliquée et dynamique (elle avait même préparé un stock de tickets déjà distribués aux malades) et sa case de santé offrant une disposition idéale pour une consultation au calme ! Une discussion très animée se tiendra d’ailleurs le midi autour de la religion, musulmane… débat interminable qui aboutira en particulier au niveau du sort réservé à la femme sur le constat que nous vivons dans deux systèmes de pensée radicalement opposés !

Le soir, lorsque Ali nous servira le énième repas à base de poulet et de pâtes ou de riz, nos estomacs un peu chauvins nous rappellerons à l’envie la douceur et la variété de la gastronomie française. Fromage, crudités, fruits commencent sérieusement à nous manquer…

 

Jeudi 24 janvier 2008 (Nobi)

Ce matin, nous prenons place dans le pick-up à nos places habituelles (Harouna en tant que chauffeur, Jean Marc sur le siège passager, moi sur la banquette arrière (pour mes jambes !), les filles à l’arrière, assises sur la malle avec Moussa, le nez au vent dans le froid de ce mois de janvier mais sous un soleil éclatant qui ne manquera pas de briller toute la journée. Après 6 kilomètres de piste, nous atteignons Nobi, le village de Moussa mais aussi celui du chef du groupement Touareg de Nobi. Ce groupement Touareg compte dans ses rangs un fameux éleveur, Abdoulaye Seydoux, dont le chameau « Ambassadeur » a gagné depuis plusieurs années, la célèbre course d’Agadez qui se déroule chaque année à la fin Août. Cette course qui se déroule dans le cadre des festivités de la fameuse « cure-salée » est une compétition de prestige entre les éleveurs de chameaux du Massif de l’Aïr, qui se déroule sur une quinzaine de kilomètres sur le site d’Ingall. Bien qu’annulée l’année dernière à cause des troubles provoqués par le mouvement de rébellion Touareg au nord du 17e parallèle, elle oppose plus d’une centaine de magnifiques rakoumis depuis de nombreuses décennies. On raconte même que Muhammar Kadhafi, le dictateur Lybien aurait proposé une somme astronomique à Abdoulaye Seydoux pour acheter « Ambassadeur » mais celui-ci, grand prince, aurait refusé pour conserver son joyau. Selon Jean-Marc, qui l’a aperçu lors de la Fête de l’Indépendance, il s’agit en effet d’un superbe animal, plus grand et plus imposant que ses congénères… Nous sommes en tous cas, royalement accueilli à Nobi ; la consultation se déroule dans le calme, la case est déjà prête, l’agent de santé très efficace et surtout le repas extraordinaire… Nous n’avons jamais mangé une nourriture aussi variée au Niger, poulet, couscous, riz, bœuf se mêlent à de délicieuses crudités, salades, tomates, wakés et pour clore le tout une orange chacun… Un vrai régal qui rassasie nos estomacs mis à rude épreuve au cours de cette mission. Nous finissons malgré tout, la journée à l’arraché. Les missions organisées par Santé sans passeport sont exigeantes physiquement et émotionnellement et nous demandent à tous de puiser dans nos ressources les plus profondes mais c’est un prix peu élevé à payer par rapport à l’enrichissement phénoménal que nous procure chacune de ces journées passées au milieu de la population à échanger, à partager ces tranches de vie au milieu d’une nature sauvage et magnifique… Celui qui vit ces aventures ne peut qu’en sortir plus vivant que jamais…

 

Vendredi 25 janvier 2008 (Gogé)

Après un réapprovisionnement massif en médicaments chez Illa, c’est parti pour l’avant-dernier village, Gogé, commune de naissance du maire de Malbaza, Assoumane Hamani, qui nous accompagne au bout d’une piste de latérite d’une douzaine de kilomètres. La case de santé est correctement préparée, les 9 chaises nécessaires sont là, le seau d’eau avec le savon, le sol et les murs ont été nettoyés. C’est mieux que dans certaines autres cases comme Zourbattan, où nous avons rencontré quelques soucis… Le village fait même concurrence à Nobi au niveau du repas : nous avons même droit à des morceaux de pain d’épice avec des oranges en dessert ! Les filles se régalent en dépit de leur diarrhée récurrente !! Par contre l’agent de santé n’est pas très fin et a quelques difficultés à traduire correctement les propos de Carole ! Ca nous change de Harouna et Moussa qui sont très carrés et précis dans leur traduction…

La consultation est marquée tout d’abord par une jeune fille de 18 ans dont les parents ont divorcés que nous trouvons complètement dénutrie car abandonnée seule par sa famille et nourrie de foura par une voisine. Une histoire hélas très classique dans ce pays régulièrement touché par la famine et au sein duquel il n'existe pas la même forme de solidarité intracommunautaire qu'au Sénégal connu pour sa tradition de teranga, d'accueil. Mais nous touchons le fin fond de l’obscurantisme au travers de l’histoire d’une jeune patiente qui en quelques instants nous fait toucher du doigt les mœurs venus d’un autre âge qui ont encore parfois force de loi au Niger. Agée à peine de 12 ans, pas encore pubère, elle vient consulter pour une vulvo-vaginite, infection assez banale mais assez peu commune chez les enfants ; Carole qui la consulte est prise d’un doute… Au moment où la fillette s’apprête à partir, l’agent de santé nous dit que c’est normal puisqu’elle est mariée depuis 15 jours avec un jeune homme de 18 ans, ceci dit d'un ton banal…  En déroulant son histoire, nous apprendrons de la part de sa tante, qu’elle a déjà subi 10 rapports sexuels alors qu’elle n’a pas encore eu ses premières règles… Nous sommes tous effondrés : non pas tant par le viol que cet acte représente, acte malheureux et affligeant mais qui fait hélas partie des aléas de toute société qui enferme ses propres déviances en son sein, mais plutôt par l’institutionnalisation de l’acte par la société Nigérienne. Moussa nous confirmera que le mariage consommé entre des fillettes et des hommes murs est hélas monnaie courante dans la brousse. Et, qui plus est, avec la bénédiction de l’imam qui les a unis à la mosquée pour ce que Jean-Marc appellera le mariage de l’ignorance et de la souffrance… Aucun des Nigériens présents, à l’exception notable de Harouna et de la tante qui s’est opposée à ce mariage, ne seront choqués contrairement à nous tous… La fillette en voyant d’une part nos regards affligés et en comprenant d’autre part, les questions qui  lui sont posées, se mettra à pleurer, libérant ainsi son subconscient de la souffrance induite par cet acte. Jean-Marc rédigera une lettre pour soutenir la démarche de la tante qui souhaite annuler ce mariage mais hélas nous ne pouvons guère faire mieux.

Renseignements pris, nous dévoilons là un paradoxe de la société Nigérienne : le Coran fait état que le prophète Mahomet s’est marié avec Aïcha, une fillette impubère de 9 ans, conférant donc à cette pratique une légitimité religieuse. Pourtant l’Etat Nigérien, lui, interdit le mariage en deçà de 15 ans pour une jeune fille. Mais la force de la religion islamique est tellement présente dans les esprits que cette coutume perdure encore dans de nombreux villages sans soulever la moindre protestation. Il est vrai que la position de la femme, comme dans tout pays islamique et encore plus dans un pays avec un aussi faible taux d’alphabétisation, est quasiment inexistante. Un fossé immense nous sépare, d’un point de vue occidental, au niveau social, culturel et économique, avec le Niger… La beauté des paysages purs et sauvages, vierges et immaculés, l’élégance des chameaux que nous croisons en rentrant au crépuscule le long de la piste, masquent en effet une souffrance quotidienne, une misère profonde pour une population dont la vie se résume à chercher à manger, boire et  que cette mission nous a révélé sous de nombreux aspects… D’un point de vue émotionnel, chaque journée nous a apporté son lot de sensations fortes… Plus qu’une journée de travail avant le voyage de retour, déjà….

 

 

Samedi 26 janvier 2008 (Katoria)

La dernière journée commence dans le froid : la douche pour commencer, l’air plus que frais lorsque nous pointons le nez dehors ensuite… Et toujours la diarrhée qui poursuit les filles ! Carole a ainsi passé la nuit aux toilettes ! Tandis que nous prenons la route pour Katoria, nous sommes accompagnés par un vent puissant qui charrie un immense nuage de poussière fine teintant la brousse d’une couleur jaune pâle. L’atmosphère semble recouverte d’un voile opaque dessinant des reflets bruns et orangés sur le sol de latérite et dévorant insidieusement le bleu du ciel… Nos yeux, nos mains s’assèchent progressivement du fait de l’irritation combinée des éléments : la morsure du vent et celle des rayons du soleil sahélien qui agressent nos muqueuses, crevassant notre peau.

Le premier patient de la journée sera Maazou, le garagiste autodidacte en Français de Malbaza dont le téléphone mobile possède une sonnerie qui a le don de faire se plier de rire Jean-Marc depuis que nous l’avons croisé en ville : une voix de femme, genre standardiste zélée, lance la tirade suivante « Bonjour, appel en provenance des Etats-Unis, ici la ville de New York, veuillez décrocher s’il vous plaît ! ». Pour la petite histoire, la première fois qu’il l’a entendue, Jean-Marc était persuadé que l’appel provenait réellement de New York !!

En écoutant le garagiste lancer ses répliques spirituelles, mon esprit s’évade un instant et tout les personnages drôles, émouvants, irritants, adorables que nous avons rencontré lors de la mission me reviennent à l’esprit : outre nos 2 guides, éclaireurs, chauffeurs et interprètes touaregs, les visages du très zen Assoumane Hamani, le maire, du poète secrétaire général de la mairie Issoufou Ada, de Jean Mermoz, l’iconoclaste membre du comité de gestion, de Mohammed, le petit secrétaire travailleur de la mairie dont Jean-Marc a sauvé le bras, de Awa, la dynamique et caractérielle agent de santé de Lawa Kaoura, de Aziz, l’horripilant et incompétent agent de santé de Zourbattan, de Zeynabou, l’infirmière placide de la cimenterie, et de tant d’autres, défile dans un kaléidoscope de souvenirs et d’émotions, de Oumarou l’ambulancier, du griot…

En attendant, la journée se déroule sur un faux rythme, avec son cortège de dénutrition, de problèmes oculaires, d’hypertensions artérielles… La diarrhée a rattrapé Jean Marc à son tour… Il ne reste plus que moi, je croise les doigts !!

Finalement après une dernière émeute lorsque nous concluons la consultation vers 17 h, Jean Marc nous fait un discours napoléonien tandis que nous écoutons en rang contre le mur, les félicitations du patron de la mission pour le travail effectué et les 1130 patients soignés. Que ce fût dur, effectivement, avec ces journées qui s’enchaînaient sur un rythme effréné : réveil à 6 h 30, départ à 8 h de la cantine, lancement des consultations aux alentours de 9h pour une fin vers 19 h 00 au coucher du soleil, retour à 20 h 00, voire 20 h 30, dîner puis débriefing jusqu’à 21 h voire parfois 22 h suivi d’un aller simple au lit la plus grande partie du temps…

La densité et la longueur d’une mission au Niger sont nettement plus importantes que le souvenir gardé des missions Sénégalaises. Mais il y a tant à faire pour aider cette région, ce pays à sortir du marasme socioéconomique dans lequel il est plongé.

Et je conserve aussi le souvenir d’une population attachante mais dont les conditions de vie précaires, l’absence quasi-totale d’alphabétisation, le manque d’accès à l’eau, rendaient les consultations longues et ardues pour l’équipe…

Avant de retourner à Malbaza, nous faisons un détour d’une quarantaine de kilomètres à Goumbi pour visiter un patient recouvert d’un eczéma bulleux vu 10 jours auparavant et dont nous découvrons ébahi, l’amélioration très nette suite au traitement fourni par l’équipe. Ce dernier succès pour la mission nous donne le baume au cœur avant notre départ tandis que nous reprenons la route en passant par Guidan Idder où nous nous arrêtons pour acheter des oignons… Nous saluons le colosse que nous avions consulté là bas et qui du coup nous offre une quantité impressionnante d’oignons de Galmi, beaucoup plus riches et sucrés que ceux que nous avons en France ! Nous repartons donc avec plus d’une vingtaine de kilos de ces légumes. Dommage que je n’aime pas ça !!

Finalement nous sommes couverts de cadeaux le soir même par le maire : gourmis (une sorte de guitare avec une caisse en calebasse), porte-monnaie, beignets (au tonka certes mais bon… !) tandis que nous finissons « à l’arrache » le débriefing. L’équipe a déjà la tête en France, épuisée par cette longue mission… plus qu’une nuit à Malbaza avant le départ demain matin dès 7 h !

 

Dimanche 27 janvier 2008 (retour à Paris via Niamey)

Jour du départ pour l’équipe de Santé sans passeport. Ils sont tous là pour nous dire « sey anjima » (au revoir en haoussa) : Assoumane, Harouna et Moussa bien sur, mais aussi Jean Mermoz et Idder les membres du comité de gestion et Oumarou, l’ambulancier du CSI… Issoufou apparaît à son tour quelques instants avant que nous ne quittions la cantine : il a mauvaise mine, apparemment un gros rhume attrapé la veille au soir, mais qui ne l’empêche pas de grimper sur une moto, chemise ouverte dans la fraîcheur matinale pour venir nous saluer !! Tous ensemble nous grimpons une dernière fois dans le pick-up pour rejoindre la gare routière de Birni N’Konni d’où nous devons prendre un car Rimbo pour nous conduire à Niamey. Carole angoisse un peu à l’idée de finir compressée sur un siège d’autocar bondé et ce pendant les longues heures de trajet qui nous attendent. Un dernier regard vers Malbaza, ensommeillée en ce dimanche ordinaire en plein cœur du Niger, tandis que quelques rares passants ou boutiquiers errent le long de la piste goudronnée. Ces rues teintées d’ocres et de safran, ponctuées de maisons en banco ou en brique rouge, le chant du muezzin vers 5h du matin montant de la mosquée voisine, le cri des enfants jouant au football sur le terrain près des appartements, tout cela va me manquer… Mais déjà nous arrivons à Konni, une ville frontière avec le Nigeria situé à peine à 6 kilomètres de là. Ce carrefour urbain bien que peu étendu est extrêmement florissant bénéficiant des revenus des échanges avec les grandes villes nigérianes et ce de manière plus ou moins licite… En tous cas, la gare routière est plutôt sympathique à cette heure matinale avec ses vendeurs de café, de bibelots et autres sachets de ce pain si délicieux qui aura largement accompagné tous nos repas. Le car part finalement vers 10 h 00 soit avec une heure de retard pour un très long périple de 7 h à travers l’ouest du Niger… Après un dernier adieu à nos amis de Malbaza, nous embarquons et là, bonne surprise, il n’y a pas grand monde dans le car, nous nous partageons même par groupe de 2, les 3 places juxtaposées ce qui me permet d’étendre un peu mes longues jambes ! Il n’en demeure pas moins que le trajet est particulièrement long à cause de déviations fréquentes sur de la piste en latérite du fait des travaux de réfection des voies goudronnées en cours… Le paysage varie essentiellement dans les nuances de blanc à orangé en fonction de l’aridité des sols et de la position du soleil… Certaines portions sont cependant réellement désertiques : tout au plus quelques buissons d’acacias luttent pour survivre dans cette région sèche. Nous quittons le territoire de l’ethnie haoussa pour entrer dans celui des Djermas-Songhaïs, la 3e grande ethnie nigérienne. C’est aussi celle qui occupe la plus grande place d’un point de vue économique et politique, ayant réussi à s’imposer autour de la capitale Niamey face aux cultivateurs haoussa et aux nomades peuls… La différence ethnique ne se reconnaît qu’à la langue parlée. Pour le reste, la mixité et les mélanges successifs au cours des siècles ont permis de mélanger entre ces peuples, coutumes, traditions, morphotypes, etc… Il n’y a donc pas vraiment de rivalités entre Peuls, arabes, Djermas, Haoussas ou Touaregs. Du moins dans le Sud car du côté d’Agadez, la rébellion Touareg lance encore des attaques espacées mais bien ciblées : entre les 2 journalistes français accusés d’espionnage au profit des touaregs par les partisans du président Mamadou Tandja, l’explosion d’une mine anti-personnelle en plein centre de Niamey pas plus tard que la veille de notre arrivée et les contrôles policiers sur la route, une certaine tension semble malgré tout régner. Et dans ce genre de situation, l’exemple du Rwanda ou plus récemment du Kenya, incite à la vigilance quand à l’instabilité de ces gouvernements Africains… Finalement nous arrivons vers 17 h 00 à Niamey après quelques pauses sur la route, pour se dégourdir les jambes, souvent assaillis par une horde de petits mendiants, de vendeurs de bananes ou de cartes de téléphone ! L'arrêt effectué à Dosso a ainsi permis aux passagers d’aller faire leur prière dans une mosquée rudimentaire aménagée dans la gare routière !

Les courbatures du voyage et la fatigue de la mission commencent à se faire ressentir de manière assez brutale… Nous profitons malgré tout des larges rues de Niamey, qui, en l’absence d’immeubles à l’exception du Grand Hôtel, ressemble plus à un gros village africain qu’à une capitale. Cependant nous ne manquons pas de comparer la propreté et l’entretien des rues du centre-ville avec celui de Dakar, ville surpeuplée par l’exode rural qui n’a pas réellement atteint le Niger. Les promenades aménagées à l’ombre des arbres devant la grande mosquée ou dans les quartiers résidentiels ont même un côté rafraîchissant qui n’est pas désagréable du tout en cette fin de journée que nous passons au restaurant le Djinkoumé, à proximité d’un village artisanal dans le quartier de Château n°1 et dont la patronne nous fait l’honneur de se mettre elle-même au fourneau pour nous préparer des brochettes de bœuf avec d’excellentes frites, ses cuisiniers étant en congés comme chaque dimanche !

Mais déjà, l’heure de repartir vers l’aéroport arrive et Ali, un taximan fidélisé par Jean-Marc, nous emmène avec son frère au volant d’une Hyundai de sport avec climatisation jusqu’à l’aéroport… ça y est les derniers tracas administratifs sont bouclés, juste le temps de prendre un dernier verre au bar de l’aéroport surplombant le tarmac, balayant du regard la piste d'aviation qui s'enfonce dans la nuit, et nous voilà déjà embarqués dans l'avion pour le retour vers Paris pour Carole et moi puis Nantes pour Jean-Marc et Mary … Ainsi s’achève notre périple humanitaire. Plus que tout celui-ci nous a permis de nous rendre compte de quelques frémissements au niveau local qui sont des impacts directs de l’action de SSP à Malbaza : l’évolution des mentalités des responsables locaux en particulier les agents de santé et le maire, semblant petit à petit prendre conscience de la lourde charge qu’ils ont récupérés dans le cadre de la coopération et surtout de leur rôle par rapport aux villages. Mais il y a encore tant à faire…

 Le philosophe égyptien Yûssof Murâd écrivait en 1902 « Il y a loin de la vérité apprise à la vérité vécue » Il faut en effet avoir passé ces journées de consultations au milieu de la population de la brousse Nigérienne pour mesurer, pour toucher du doigt, l’immensité des besoins de ces gens réservés mais accueillants, analphabètes mais non dénués d’une intelligence profonde qui se lit souvent dans le regard de ces vieillards malicieux… un certaine compréhension de la vie, loin des conceptions consuméristes de notre univers occidental mais souvent tellement plus enrichissant humainement…

 

Samuel BOUTTIER